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5 avril 2011 2 05 /04 /avril /2011 10:53

L'assassinat brutal de mon fils Jean François, de Jules César Romero Jaime, de Luis Antonio Romero Jaime et de Gabriel Arrejo Escalera s'ajoute à tous les autres garçons et filles qui ont été aussi assassinés sur toute l'étendue de ce pays, à cause, non seulement de la guerre déchaînée par le gouvernement de Calderon contre le crime organisé, mais du pourrissement du coeur qui s'est emparé de la mal nommée classe politique et de la classe criminelle qui a perdu ses codes d'honneur.

Je ne veux pas dans cette lettre vous parler des qualités de mon fils, qui étaient immenses, ni de celles des autres jeunes que j'ai vu grandir à ses côtés, étudiant, jouant, aimant, grandissant pour servir , comme tant d'autres jeunes, ce pays que vous avez détruit. Parler de lui ne servirait qu'à émouvoir le coeur des citoyens jusqu'à l'indignation déjà présente. Je ne veux pas non plus parler de la douleur de la famille de chacun des enfants détruits. Pour cette douleur il n'y a pas de nom - seule la poésie peut s'en approcher un peu et vous ne connaissez pas la poésie.-

Ce que je veux vous dire, depuis ces vies mutilées, depuis cette douleur sans nom parce qu'elle résulte de ce qui n'appartient pas au naturel - La mort d'un fils est toujours contrenature et pour cela elle n'a pas de mom. Alors tu ne sais pas si tu es orphelin ou veuf, tu es simplement et douloureusement rien- Depuis ces vies mutilées je répète cette souffrance, depuis l'indignation que ces morts ont provoqué, je dis simplement que nous en avons assez.

 

Nous en avons assez de vous les politiques-et quand je dis les politiques, je ne me réfère à aucun en particulier sinon à une bonne partie d'entre vous, incluant ceux qui composent les partis-parce que toutes vos luttes pour le pouvoir, vous avez détruit le tissu de la nation. Parce qu'au milieu de cette guerre mal posée, mal faite, mal dirigée, de cette guerre qui a mis le pays en état d'urgence, vous avez été incapables -à cause de vos mesquineries, de vos antagonismes, de vos misérables bagarres, de vos luttes pour le pouvoir- de créer les consensus dont la Nation a besoin pour trouver l'unité sans laquelle ce pays ne s'en sortira pas.

Nous en avons assez parce que la corruption des institutions judiciaires génère la complicité avec le crime et son impunité.

Parce qu'au milieu de cette corruption qui montre l'échec de l'Etat, chaque citoyen de ce pays a été réduit à ce que le philosophe Georges Agamben appelle du mot grec Zoe : la vie non protégée, la vie d'un animal, d'un être qui peut être violent, séquestré, humilié et assassiné impunément.

Nous en avons assez parce qu'on n'a d'imagination que pour la violence, les armes, l'insulte, et avec cela le plus profond mépris de l'éducation, de la culture et des occasions de travail honorable et bon, tout ce qui fait les bonnes nations. Nous en avons assez parce que cette maigre imagination permet que nos enfants, nos fils,  non seulement soient assassinés, mais ensuite criminalisés, faussement transformés en coupables pour entretenir cette imagination.

Nous en avons assez parce que l'autre partie de nos enfants à cause de l'absence de plan gouvernemental satisfaisant, n'a pas la possibilité de s'éduquer, de trouver un travail digne et, rejetés aux périféries, sont des possibles recrues pour le crime organisé et la violence.

Nous en avons assez parce qu'à cause de tout cela, les citoyens ont perdu confiance en leurs gouvernants, en leurs policiers, en leur Armée, et vivent dans la peur et la souffrance.

Nous en avons assez parce que la seule chose qui compte pour vous, à part un pouvoir impuissant qui sert seulement à gérer les dégats, c'est l'argent, la promotion de votre foutue compétitivité et de la consommation démesurée, qui sont d'autres noms de la violence.

De vous criminels, nous en avons assez de votre violence, de votre perte d'honneur, de votre insensibilité.

Autrefois vous aviez un code d'honneur. Vous n'étiez pas si cruels dans vos réglements de comptes et ne touchiez pas aux citoyens ni à leur famille. Maintenant votre violence est sans nom comme la douleur et la souffrance qu'elle provoque n'a ni nom ni sens. Vous avez perdu jusqu'à la dignité pour tuer. Vous êtes devenus lâches comme les misérables SS nazis qui assassinaient sans aucuns sentiments humains des enfants, des garçons, des filles, des femmes, des hommes, des vieux, c'est à dire des innocents.

Nous en avons assez parce que votre violence est devenue infrahumaine, démoniaque, imbécile.

Nous en avons assez parce que dans votre soif de pouvoir et d'enrichissement, vous humiliez nos fils vous les brisez, et vous produisez la peur et l'effroi.

Vous "messieurs"les politiques et vous "messieurs"les criminels-je mets des guillemets parce que cet épithète s'applique à des personnes honorables- vous êtes avec vos manques, vos discussions, vos actes, vous avilissez la Nation.

La mort de mon fils Jean François a soulevé la solidarité et le cri d'indignation- dont ma famille et moi vous remercions du fond du coeur- des citoyens et des médias.Cette indignation nous rappelle la phrase si juste que Marti adressa aux gouvernants : "Si vous ne pouvez pas, renoncez".

Après ces milliers de cadavres anonymes et non anonymes que nous portons sur nos épaules, c'est-à-dire tant d'innocents assassinés et avilis- cette phrase doit s'accompagner de grandes mobilisations citoyennes qui vous obligeront, dans ces mouvements d'urgence nationale à vous unir pour gérer un agenda qui unifie la Nation et crée un état de gouvernance réelle.

Les réseaux citoyens de Morelos appellent à une manifestation nationale, ce mercredi 6 avril à 17h au monument de la Colombe de la paix jusqu'au palais du gouvernement, exigeant la justice et la paix.

Si les citoyens ne peuvent se joindre à cette manifestation s'ils la reproduisent dans chaque ville, dans toutes les communes, ou délégation du pays, nous pouvons "messieurs"les politiques vous obliger à gouverner avec justice et dignité, et vous MM les criminels à retourner à vos codes d'honneur et à limiter votre sauvagerie, la spirale de violence que vous avez engendré nous conduisant sur la voie de l'horreur sans retour.

Si vous MM les politiques ne gouvernez pas bien, si vous ne prenez pas au sérieux que nous vivons dans un état d'urgence nationale qui requiert l'unité, et vous MM les criminels si vous ne limitez pas vos actions, vous finirez par triompher et prendre le pouvoir, mais vous allez gouvernez ou régner sur une montagne d'ossements et d'êtres terrorisés et sans âme.

Un rêve que personne ne vous envie!

Il n'y a pas de vie- a écrit Albert Camus- sans persuasion et sans paix. Et dans l'histoire seul le Mexique d'aujourd'hui connaît l'intimidation, la souffrance, le manque de confiance et la peur qu'un jour un autre fils ou fille d'une autre  famille soit enlevé et massacré, car la seule chose que vous attendez de nous c'est la mort et que ce qui arrive aujourd'hui se change en processus statistique et administratif auquel nous devons tous nous habituer.

Parce que nous ne voulons pas de ça, mercredi prochain nous sortirons dans la rue. Parce que nous ne voulons pas un enfant mort de plus, pas un de nos fils encore assassiné, les réseaux citoyens de Morelos appellent à l'unité nationale citoyenne que nous devons maintenir vivante pour rompre la peur et l'isolement que votre incompétence MM les politiques et votre cruauté MM les criminels, veulent nous instiller dans le corps et dans l'âme.

Je me rappelle dans ce sens quelques vers de Brecht quand l'horreur du nazisme, l'horreur de l'installation du crime dans la vie quotidienne d'une nation s'annonçait : "un jour ils ont arrêté les nègres, et je n'ai rien dit. Un jour les juifs et je n'ai rien dit.Un jour ils sont venus m'arrêter, moi ou mon fils, et je n'ai trouvé personne pour me défendre".

Mais après avoir supportés tous ces crimes, quand le corps déchiré de mon fils et de ses amis ont fait se réveiller notre citoyenneté et les médias, nous devons parler avec nos corps, avec notre marche, avec nos cris d'indignation pour que les vers de Brecht ne deviennent pas réalité dans notre pays.

Bien plus je pense qu'ils feront retrouver la dignité de cette Nation.

 

Je me suis permis cette traduction de la Lettre ouverte de Javier Sicilia dans Proceso 4 avril 2011

Pour les francophones.

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Published by pluiemexicaine
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