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10 février 2012 5 10 /02 /février /2012 23:56

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Dans sa vaste réflexion sur le visage et la reconnaissance du prochain, Emmanuel Lévinas a écrit une phrase aussi profonde qu’émouvante :  « Seul un moi vulnérable peut aimer son prochain. » C’est seulement à partir de là que nous les êtres humains pouvons nous ouvrir à l’autre qui nous invite dans sa présence et sa douleur; seulement de là que nous pouvons reconnaître son visage et nous émouvoir. « Quand je me sais vulnérable, le visage de l’autre qui exprime le dénuement de l’être humain, s’impose à moi - dit Lévinas - sans que je puisse rester sourd à son appel, l’oublier, je veux dire, sans que moi je puisse cesser d’être responsable de sa misère. »

Le pouvoir pourtant ne le voit pas. Pour l’homme et la femme de pouvoir, qui seuls se regardent eux-mêmes, les autres n’ont pas de visages. Ils sont une masse informe, une statistique, un dossier dans les archives de la bureaucratie ou un moyen de triompher. Pour cela, Felipe Calderon radie les victimes de cette guerre en les criminalisant ou en les réduisant à des « dégâts collatéraux, sans importance pour l’Etat - simples chiffres qui s’accumulent et dont le nombre est une abstraction qui parle du pouvoir -pour cela aussi les campagnes électorales dans leur  inanité, dans leur paralysie mentale, dans leur absence d’imagination politique et leur corruption, ne font pas autre chose que de continuer cette même occultation.

Obnubilés par le pouvoir, ce que cet ego vulnérable de la société réussi à rendre visible : le visage souffrant des victimes de guerre, est absent de leur mémoire et de leur discours.  Dans la logique des partis et des candidats -magnifiés par les médias- les victimes ne sont même plus des statistiques, elles ont tout bonnement cessé d’exister.
Pour eux il n’y a pas d’urgence nationale, pas de deuil, pas de victimes ni d’effroyable état de guerre, qui tient prostrée la nation. Il n’y a que les votes, la belle et douloureuse présence des êtres humains, réduite à des bulletins, à des numéros, à des instruments au service de l’imbécillité du pouvoir.

La vulnérabilité n’existe ni dans les partis ni dans les candidats, enfermés dans leurs egos et leurs intérêts. Ils sont le pouvoir, et le pouvoir ne supporte pas le visage des victimes. Pour cela le Gouvernement et l’Etat Major présidentiel pendant la rencontre à l’Alcazar du Château de Chapultepec, ont tenté d’empêcher les familles de victimes d’entrer avec les photos de leurs morts.
Pour cela les partis et les candidats les ont retirés de leurs discours. Ils ne veulent pas voir leurs visages parce qu’ils ne veulent pas être vulnérables. Ils nient la bonté qui, s’ils répondent à l’interpellation de milliers de visages, les oblige à dire : Nous sommes là sous vos regards, vos obligés et vos serviteurs. » Le faire serait accepter d’être questionnés par les yeux et les voix qui parlent à partir de la douleur, de se sentir obligés, accusés, réquisitionnés et eux, à l’égal de Calderon, ne veulent pas accepter  cette responsabilité aussi humaine qu’exorbitante. Il vaut donc mieux pour eux tourner le dos et faire la sourde oreille, bien que cela signifie tourner le dos à la Nation entière et à sa clameur de Justice et de Paix. Leur logique est la même que celle des criminels : les radier, les faire disparaître de l’existence, les tirer de l’intranquilité de la conscience qui est, comme dit Finkelfraut « la modalité même de l’hospitalité morale » et de l’acceptation de l’autre.

Les victimes sont toujours blessées par les hommes et les femmes de pouvoir parce que faire irruption dans leurs egos trouble leur quiétude et les détourne de leur intentions égoïstes.  Leurs visages les dépouillent de leur souveraineté et les oblige à des actions humbles. L’amour qu’ils réclament les met à l’épreuve, les violente, les délogent, les poursuivent et les harcèlent jusque dans les recoins les plus profonds d’eux-mêmes. D’où la cruauté avec laquelle les criminels les détruisent, d’où aussi le mépris avec lequel le pouvoir les traite; d’où le mal qui s’est installé dans la vie du Mexique.

A réduire les victimes à une simple chair méprisable, ou à les radier sous la logique des statistiques, ou de l’inexistence, le pouvoir du crime et celui de l’Etat ont créé un univers dans lequel les êtres humains ne sont rien, sont interchangeables, utilisables et jetables : Si on les tue -dit cette logique implacable, c’est qu’ils avaient dû faire quelque chose pour ça.

Mépriser, assassiner, comptabiliser et ignorer, ce quadruple acte en apparence fonctionnel, auquel recourt les logiques du crime, de l’Etat et des campagnes politiques, efface des êtres humains le mystère du visage. En l’effaçant, en faisant disparaître cette réalité seule et unique qui exige notre service, on ravale l’être humain au rang de pur instrument à usage du pouvoir.

Les élections qui nous attendent se sont converties ainsi en ce que nous ne voulions surtout pas voir se répéter : les élections de l’ignominie. La radiation qui a été faite du visage des victimes, et de l’urgence nationale, a réduit la vie de tous à des bouts de peau quelconque « seul dans un monde sans visage -écrit Finkelfraut- le nihilisme absolu

[ comme cela est en train de se passer au Mexique] peut établir sa loi. »
Ce sont les compatissants, ceux dont l’ego est vulnérable et qui reconnaissent, à la marge du pouvoir, le visage de leurs prochains, qui maintiennent vivante l’humanité du pays.

De plus je pense qu’il faut respecter les accords de San Andrès, libérer les zapatistes prisonniers,  démolir le Costco-CM du Casino de la Selva, élucider les crimes des assassinées de Juarez, arrêter la mine San Xavier del Cerro de San Pedro, libérer les prisonniers de la APPO, faire un jugement politique à Ulises Ruiz, changer de stratégie de sécurité. Et indemniser les victimes de la guerre de Calderon.

9 février 2012 Javier Sicilia Proceso Traduction PluieMexicaine

www.proceso.com.mx/?tag=javier- sicilia  link

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Published by pluiemexicaine
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